samedi 12 septembre 2026

Face aux IA, avoir un corps change tout

 

Face aux IA, avoir un corps change tout

CARTE BLANCHE

Sylvie Chokron

Directrice de recherches au CNRS, Laboratoire de psychologie de la perception, université Paris-Descartes et Fondation ophtalmologique Rothschild

La présentation visuelle d’un objet manipulable active notamment les aires prémotrices, observe Sylvie Chokron dans sa Carte blanche au « Monde », insistant sur l’importance de l’interaction entre le corps et l’action.

Publié le 09 septembre 2026 à 12h00 |Temps deLecture 2 min.

Nous faisons souvent l’erreur de croire que nous ne pensons qu’avec notre cerveau. Certes, celui-ci est le siège de nos processus cognitifs, mais, contrairement aux systèmes d’intelligence artificielle, nous avons un corps… De nombreuses études neuroscientifiques nous ont appris que ce dernier influence considérablement notre pensée. Ce champ d’étude porte le nom de « cognition incarnée », ou « embodied cognition », un terme qui renvoie explicitement au fait que la cognition est intrinsèquement située et liée au corps et aux expériences vécues.

Grâce à la neuro-imagerie fonctionnelle, Ferdinand Binkofski, de l’université d’Aix-la-Chapelle (Allemagne), a pu montrer que la présentation visuelle d’un objet que l’on peut potentiellement tenir en main active automatiquement les aires prémotrices et le cortex pariétal postérieur, impliqués dans la manipulation réelle de cet objet. Cette préactivation peut s’avérer utile pour préparer l’action à réaliser avec cet objet, mais cela peut également représenter un coût, lorsque la consigne n’implique pas l’action. Ainsi, Jillian Filliter et ses collègues de l’université Dalhousie, à Halifax, au Canada, ont établi que cette activation automatique de la représentation motrice pour les objets manipulables augmente le temps nécessaire pour dénommer ces objets.

Ainsi, devant l’image d’une casserole, vous serez plus lents pour prononcer le mot « casserole » que si l’on vous montre un immeuble, uniquement parce que votre cerveau a pris le temps d’activer la représentation de l’action qui consiste à utiliser la casserole, alors que cela n’était absolument pas nécessaire pour la tâche de dénomination ! Cela va même plus loin puisque Patricia Gough, de l’université de Parme (Italie), a retrouvé un effet tout à fait similaire en l’absence de toute représentation visuelle de l’objet mais simplement face au mot écrit lui correspondant.

Interaction dynamique

Leurs résultats montrent clairement que le simple fait de lire le nom d’un objet manipulable active de manière irrépressible l’action qui y est associée, donc le cortex moteur en plus des aires impliquées en lecture ! L’action réelle ou sa représentation peut donc influencer la cognition, mais, au-delà de l’action, c’est tout le corps qui peut affecter nos processus intellectuels et mnésiques.

Ainsi, Katinka Dijkstra et ses collègues de l’université d’Etat de Floride ont testé comment l’adoption d’une posture corporelle pouvait influencer le rappel de souvenirs autobiographiques. Le protocole était pour le moins original. Les participants devaient tout d’abord évoquer plusieurs souvenirs de leur enfance, comme une visite chez le dentiste. Puis, ultérieurement, on leur demandait soit d’adopter une posture congruente au souvenir évoqué (légèrement allongé pour le souvenir du dentiste), soit une posture incongruente (dans ce cas, debout les mains sur les hanches). L’étude montre que le rappel est significativement amélioré par l’adoption de la posture corporelle correspondant au souvenir.

Les sensations corporelles aussi sont à même d’influencer notre cognition, à l’image de cette étude de 2024 de Norman Riedel, de l’Institut de technologie de Karlsruhe (Allemagne), qui montre que, en utilisant un exosquelette et en augmentant ainsi le poids des jambes de participants, on diminue leurs performances lors de tâches cognitives et l’on augmente également leur temps de réponse. Le champ d’étude de la cognition incarnée nous rappelle ainsi que notre corps participe activement à notre vie mentale.

C’est précisément cette interaction dynamique entre le corps, l’environnement et l’action qui fait de nous des êtres humains et non des machines ou des algorithmes. Cela devrait considérablement nous freiner dans notre tentation actuelle de comparer l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle.

Sylvie Chokron (Directrice de recherches au CNRS, Laboratoire de psychologie de la perception, université Paris-Descartes et Fondation ophtalmologique Rothschild)


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